09 novembre 2009
Mon plaisir : te voir mourir, par Djimi
Du plus loin que je puisse guider ma mémoire consciente, la faiblesse m’a toujours inspiré le plus grand mépris. Enfant déjà, je considérais comme faible, tout ce qui était plus petit que moi.
Les cigales étaient faibles. Je les broyais entre mes doigts. Sans omettre de leur ôter ailes et pattes auparavant …
Les cafards étaient faibles. Je les écrasais longuement du talon. En plus, ils puaient ces salauds !
Les fourmis étaient faibles. Je les écrabouillais. Je les noyais aussi souvent …
Mais la plupart du temps, robustes, ces salopes semblaient revivre, semblaient vouloir renaître de leur trépas. Il m’a donc fallu apprendre l’ingéniosité dès ce plus jeune âge. Trouver comment mieux tuer, comment percer aussi l’apparence de la faiblesse. Déceler cette apparence que chacun possède, que chacun cultive aussi, pour apprendre, pour comprendre …Pour saisir ce qui est faux de ce qui est vrai …Pour dépasser l’apparence de la faiblesse pour enfin, y trouver le vrai point sensible, le talon d’Achille, celui que chaque victime possède, que chaque être humain cache au fond de lui tout en exhibant une tout autre …Car montrer une fausse faiblesse aide toujours l’homme à enfouir ses angoisses profondes pour tenir debout et vivre …
C’est sur cette base humaine que je pratiquerais mon art, plus tard …
Et c’est sur cette idée de fausse vérité cachant une vraie faiblesse que je tuais ces fourmis, enfant, et que je tuerais encore et encore, à l’âge adulte, des parasites, de plus grosses tailles …
Enfant, je compris donc déjà, que tuer avait beau être instinctif, impulsif, mais tuer devait aussi prendre en compte la patience, celle de comprendre comment agir pour ôter la vie de manière efficace, rapide. Patienter en apprenant à déceler LE point faible, celui qui sera définitif. Celui qui ôtera la vie, celui qui offrira le trépas, celui qui me sera, enfin, le plus jouissif …
Tuer n’est pas, uniquement jouer. Tuer est sexuel. On tue comme on jouit, on tue comme on baise. A cet instant, on baise un être, malgré lui.
Un sadisme qui m’est propre, un sadisme inné, je pense.
Puis, bien que tuer soit jouissif, le fait de voir mourir, m’a presque toujours favorisé un orgasme, privé, unique détenteur de ce plaisir, puisque mon compagnon de baise, devait toujours perdre cette étincelle de vie qui le caractérise, à ce moment précis.
Une étincelle qui redorait l’absolu de mon orgasme, au sein duquel, je me sentais vivre, tout en voyant l’autre mourir. Je pense, et je crois que personne ne me démentira lorsque je prétend que cette confrontation de la vie et de la mort (au-delà de toute notion de bien et de mal…) permet d’atteindre l’orgasme parfait. Et ultime, pour l’un des deux partenaires !
Pour moi, cela à toujours été le cas, même enfant, bien que ce mot comportait biologiquement d’autres sens …
Enfin, les insectes me lassèrent vite. Car tuer devait aussi m’apprendre une autre sensation : une que tout être humain qui a le cul un peu trop engoncé sur le trône de ses habitudes, réclame : la nouveauté, le besoin de renouvellement. La création, autrement dit !
Ce mot empli de sens qui devait définitivement m’éloigner de l’animal, donc être intelligent de manière innée, et incapable d’être séduit par l’incroyable beauté trop apparente en soit, de l’acquis. La création, née d’une réflexion féconde au-delà de toutes limites …
Plus tard, à l’adolescence, je comprendrais que ce « No Limit », si doux, si jouissif me permettrait de dépasser toute idée de morale sociale. Et l’apparence, toujours dénuée de sens ou de véritable intérêt, dont s’affublent beaucoup trop d’humains si grotesques au fond, deviendrait mon plus ingénieux masque pour opérer au sein de cette mascarade …Une société, si proche de celle des fourmis, des abeilles, mais toujours plus grotesque, plus fantasque, à la limite du théâtre le plus grandiloquent dans ses excès.
Bien qu’enfant, je ne me sois jamais dit : « Quand je serai grand, je tuerai ! », l’acte de tuer a toujours été une partie de moi depuis que mon esprit était vague, aussi opaque que la naissance des dinosaures, que la naissance de mes parents et de leurs parents, ou encore de la naissance de ma vision consciente des choses. Car naître, pour moi, ce n’est pas m’entendre dire que je suis né d’untel et d’unetelle ce jour précis, de ce mois et de cette année précis, et de me gratter le nombril surplombant mes petits pieds qui me servent de socle. Mais naître, c’est voir, c’est comprendre réellement ce qui m’entoure, cet élément vital dont je fais partie et dont je m’accapare l’espace, un peu plus chaque jour. Etre né, ce sera le jour où je me sentirais enfin seul, sans nul besoin autre que de me nourrir, seul au milieu des autres ou sans les autres. Seul, peut-être, sans cette partie de moi qui me devance et que je cherche sans cesse à rejoindre, sorte de fantôme qui me précède. Certains l’appellent « leur ambition », moi je l’appelle « mon besoin ». Et pour l’instant, mon besoin c’est de te tuer …
Mais, te tuer, c’est aussi, te traquer, te surveiller, te suivre, te regarder et surtout, te décoder. Lorsque tu vas d’un point A à un point B, toujours multiples sont tes attitudes que tu sois seul, ou entouré. Ton corps est un peu ce livre, où tes gestes, tes positions, tes mouvements, sont des mots qui s’adressent à moi. Tu me parles souvent en braille à ces moments, et moi, je t’écoute en sourd-muet. Tes sons, tes odeurs sont tes gestes, tandis que, tel un aveugle, engoncé dans ton besoin d’être aimé - la pire de tes faiblesses au final - tu ne me vois jamais. Ton corps, tes épaules par exemple, tes raideurs, ta démarche, l’écart de tes pas, leur vitesse, m’indiquent toujours le moment où tu as le plus peur (même si tu cherches à le cacher). Les moments où tu t’étales dans une sensation d’être heureux, que ton corps se relâche, que tes traits s’épanouissent, c’est un instant de retrait, de recul pour moi. Je ne t’attaquerai pas sur ces points là, sois-en certain. Mais n’y penses pas non plus …
Je prends toujours mon temps pour te décoder. Quand je connais tous les éléments clé qui constituent tes peurs, je peux enfin agir. Tes peurs constituant toujours tes faiblesses, je te fais peur et tu paniques, tu ne te contrôles plus très bien et tu faiblis. Et ma lame s’enfonce …
Cruelle. Vive. Efficace.
Orgasme …
Si on pouvait appeler toutes ces règles, une loi de la nature. C’est la mienne, en tout cas.
Je ne l’ai nullement inventé car depuis le début des temps, les prédateurs de toute la planète se servent de codes. L’odeur souvent.
Moi, je suis, quoi que tu en penses, un être humain et j’ai perdu la flexibilité de ce sens. J’en utilise un autre. Le regard. Je vois ton déséquilibre, puis ma lame remplace la mâchoire de la bête. Elle peut être plus rapide dans l’acte de mort.
Mais seulement si je le désire …
Et je ne me suis pas encore considéré comme un précoce.
Pour jouir, il faut prendre son temps.
Placer la lame à l’endroit le plus douloureux. Mais pas forcément le plus mortel.
Placer mon corps contre le tien, au moment où je tortille la lame, mon regard dans le tien, c’est un de mes moments préférés. J’y retrouve, à ce moment, mon animalité. Ton odeur se répand, se dévoile. Tu as peur et tu dégages déjà une odeur de mort, un peu comme si tu abandonnais déjà. Rares sont ceux qui ne fuient pas mentalement, avant de mourir.
Et c’est cette faiblesse qui m’inspire le coup de grâce.
Voilà, en quelques mots, je t’ai expliqué mon programme. Et le tien.
Mais y penser, y réfléchir dès à présent, ne te servirais pas à grand-chose.
Ne te distrais pas de ton quotidien. Ne te projette pas encore.
De toutes façons notre relation aura lieu tôt ou tard. Et à ce moment, si le cœur t’en dit, je te laisserais un moment pour penser à moi, me regarder, et jouir avec moi …
06 novembre 2009
Safari de service 1/2, par d'autres
I.
Les salopards ! Vingt-cinq ans ! Vingt-cinq ans de bons et loyaux services ! Et ils me limogent !
Refonte du service. Evolution de la société. Demande de Paris. Tu parles ! Je les dérange, oui ! Je ne rentre pas dans leur moule, oui ! Vingt-cinq ans que je reste fidèle à moi-même, intègre et indépendant, sans me glisser dans le costume étriqué de l’homme de la compagnie. Ils ne supportent pas ! Ca les dérange l’individualité. Ça les dérange les électrons libres. Ils voudraient que tout le monde soit au garde-à-vous, l’auriculaire sur la couture du pantalon, de bons petits soldats prêts à obéir sans un mot, prêts à se sacrifier sur un ordre. Certainement pas qu’un de leur cadre affiche ses opinions, analyse les ordres et leurs incohérences.
Et ils croient s’en tirer comme ça ! Salopards !
Ils disent « on vous donne le choix ». Ils s’excusent « nous ne souhaitons pas vous pénaliser ». Ils se justifient « nous suivons les consignes de la direction générale ». Tu parles !
Leur choix ? Le placard ou la porte. Ou je me contente d’un emploi subalterne, sans perspectives d’évolution à court terme, ou je prends le chèque et je pars sans un mot. L’oubli dans les deux cas. Enterré vivant ou fusillé. Il est beau leur choix.
Mais non, bien sûr, je ne suis pas pénalisé, ils ne le souhaitent pas. Je ne suis pas pénalisé si je choisis de conserver une place minable dans leur groupe de merde, à rêver aux jours fastes. Je ne suis pas pénalisé si je me retrouve, à mon âge, remis sur le marché saturé d’un travail de plus en plus exigeant. Et ils pensent que je vais gober ça, leurs sourires contrits et leurs regards fuyants depuis qu’ils m’ont fait part de leur « proposition » ? Salopards !
Tout juste bons à se réfugier derrière les consignes de la direction. Eux. Représentants de la direction ici. Tu parles qu’ils n’ont pas leur mot à dire ! Juste que la pilule leur paraît plus simple à faire passer quand on n’a pas le responsable sous les yeux.
Mais s’ils croient que je vais me laisser faire, ils se plantent ! Oooooh que oui, ils se plantent. Pas fait mes dix dans la Légion pour me laisser marcher sur les pieds, ha que non !
Mais je ne vais pas perdre mon temps à passer par les Prud’hommes, tu parles qu’ils se seront verrouillés de ce côté-là. Toutes les petites bêtises qu’on peut faire dans une vie de salarié, sûr qu’ils les ont mises de côté en attendant le jour de me dégager.
Simple, si je leur fous un procès au cul, ils vont tout ressortir à leur sauce. Mon business de vente de fournitures en ligne va devenir de l’abus de biens sociaux ; la fois où j’ai ajouté un zéro sur un chèque, par erreur, va devenir un détournement de fonds ; mes recherches sur la sexualité humaine vont devenir de la consultation pornographique. Ha je les connais ! Seraient même capable de m’accuser de voler la boîte parce que je pars à l’heure règlementaire, histoire d’avoir une vie sociale, pas comme les autres cadres qui passent leur vie au bureau.
Puis autant régler ça entre quatre z’yeux. Voir entre deux. Une balle.
Mais pas la première. Ha non, alors, il faut qu’ils sentent comme je suis contrarié ! Il faut qu’ils réalisent l’ampleur de la connerie ! Il faut qu’ils sachent que ça commence à peine.
Une au buffet, les neutraliser avant le grabuge, histoire d’être tranquilles peinards dans le bureau. Après je sors la gégène, un souvenir.
C’est bien la gégène. Facile à transporter, efficace, ça brise un homme en moins de deux. Autant dire que ces deux fiottes qui n’ont jamais quitté leur bureau ne vont pas faire long feu.
Après ça on pourra entamer la détente. Du découpage sur pièce de la bête. Des années que je n’ai pas ressenti le plaisir de fouailler les chairs vives au poignard. Faut juste que je fasse gaffe à pas me laisser aller, sinon ils ne tiendront pas la distance.
Ha ouais, ils vont douiller ces salopards ! C’est moi qui vous le dit.
J’ai jusqu’à lundi, qu’ils ont dit. Jusqu’à lundi pour faire mon choix. Plouf, plouf. Ça me laisse un peu de temps pour mettre de l’ordre dans mes affaires et sortir mon matériel.
Ha ils vont voir, ces salopards !!
II.
Quelle pute ! Mais quelle nom de Dieu de sale pute ! Oser me faire ça à moi ! Sa meilleure amie ! Soi-disant !
Combien de fois je l’ai ramassé alors qu’elle tenait plus debout ? Combien de mecs j’ai viré de chez elle parce qu’elle était trop défoncée ? Combien de chèques je lui ai fait pour payer ses factures, sans jamais en revoir la couleur ? Combien de temps j’ai passé avec elle à écumer les magasins en quête de sa robe de mariée ? Combien de soirs j’ai sacrifié pour garder sa gosse parce qu’elle avait besoin de se retrouver seule ? Combien de chemisiers elle m’a achevé à coups de larmes et de rimmel parce que la vie de famille l’étouffait ?
Et elle me fait ça à moi !
Elle a couru les mecs pendant des années avant de se calmer avec un mannequin sans cervelle. Promis juré, maintenant j’arrête, j’ai trouvé le bon. Ben tiens ! Deux ans plus tard et une môme sur le dos, elle ressortait ses jupes raz la touffe et ses talons de pétasse pour allumer tout le service.
Et c’est qu’elle les porte bien cette pute ! Je me fringue comme elle et on m’embarque pour racolage et atteinte aux bonnes mœurs. Elle, c’est juste sexy, comme toutes ces grognasses qui le valent bien sur les affiches. Pas un mec pour résister.
Du stagiaire au chef de service, ils ont tous cette étincelle égrillarde dans les yeux quand elle apparaît. Ils n’ont même pas besoin de la déshabiller du regard, ces obsédés lui sont tous passé dessus. Suffit qu’elle fasse sa moue, là, son truc avec les lèvres et le regard timide, et ils ne voient plus qu’elle.
Après elle s’étonne que les autres filles la haïssent. Comme si elles avaient le choix. Elles peuvent être jolies, elles peuvent être sexy, elles peuvent être séduisantes, elles se fondent dans l’orange amer des murs quand elle apparaît. Tu m’étonnes qu’elles ne puissent pas la sacquer cette pute !
On passe le plus clair de notre temps au travail. Autrement dit, passée la trentaine, ça reste le meilleur espoir pour se dégotter un gars pas trop vilain et pas trop con. Avec la possibilité de l’observer dans son environnement pour être sûr. Ça vaut ce que ça vaut, et les mecs s’habituent aux têtes avec qui ils travaillent. Assez pour ne pas se rendre compte quand ils se sont laissés séduire.
Mais avec elle c’est perdu d’avance. Le chef-comptable un peu mignon malgré ses airs martiaux, quand elle est là tu n’existes plus. Un battement de ses faux cils et tous tes sourires perdent de leur charme.
Cette pute ! Je ne lui demandais rien. Rien d’autre que de se comporter en amie.
Je lui ai dit qu’il me plaisait bien. Je lui ai dit que son air un peu sévère d’ancien militaire me laissait toute chose. Je lui ai dit que son petit cul ferme me donnait une furieuse envie d’y mettre la main. Je lui ai dit qu’il était mon espoir de ne pas virer vieille fille.
Et qu’elle me tienne la main ! Et qu’elle me serve son sourire complice ! Et qu’elle le juge idéal pour moi ! Et qu’elle me dise de foncer avant qu’on me le pique ! Saloperie de sale pute !
Au lieu de me consoler quand je me suis pris un râteau méprisant, elle se l’est fait. Sur la photocopieuse. Pendant que je vidais toutes les larmes de mon corps, toute seule comme la vieille fille que je vais devenir, cette pute se faisait tringler en beauté par mon ex-futur amour ! Sur la pho-to-co-pieuse !!
Et maintenant tout le monde est au courant de ma double humiliation. Tout le monde me regarde avec ce foutu regard éploré. Tout le monde pense que je suis une pauvre fille sans espoir. Les autres filles sont toutes tendres avec leur rivale de moins. Les hommes sont tout mielleux face à ma tronche bouffie. Et cette sale pute continue de pavaner comme si de rien n’était.
Il paraît même, c’est la secrétaire comptable qui me l’a glissé, il paraît même que cette pétasse voulait se le faire avant que je lui parle, et qu’elle a fait en sorte qu’il me jette. Ce serait bien son genre à cette pute !
Mais elle rigolera moins, lundi ! Ha oui, elle va moins faire sa maligne quand je montrerai à tout le monde qu’on ne me traite pas ainsi.
Je ne sais pas tirer, mais à bout portant, c’est bien le diable si je ne touche pas. Puis le père était tout fier de ce pistolet, capable, disait-il, d’arracher de la bidoche grosse comme le poing. Si ça suffit pas à lui déchiqueter le visage à cette poufiasse …
(à suivre)
Illustration : gift for jisuke, par ferris, sur Deviantart
03 novembre 2009
Baba Yaga 2/2, par Gwen
Scène IV
Dans la forêt, devant une étrange maison montée sur des pattes de poule éclairée par des crânes aux yeux lumineux.
Baba Yaga
- Quel mauvais vent t'amène, vieille Babouchka !
Babouchka
- Baba Yaga, veuillez nous excuser de troubler votre sommeil ? Nous avons besoins d'aide, ma petite Krasnaïa et moi-même !
Baba Yaga
- Ah ? Est-ce une raison suffisante pour me réveiller ?
Babouchka
- Excusez-nous, Madame Babouchka. S'il n'y avait pas eu urgence, vous pouvez être certaine que nous ne nous serions pas permises.
Baba Yaga
- Qui est cette petite chose qui se cache derrière tes jupes ?
Babouchka
- C'est Krasnaïa, ma petite fille, Madame Baba Yaga !
Baba Yaga
- Une petite fille, c'est donc ça ! Alors, parle vieille Babouchka, pourquoi as-tu traversé la forêt de nuit pour interrompre mon sommeil ?
Babouchka
- Le Grand Méchant Loup est venu frapper à ma porte cette nuit !
Baba Yaga
- Le Grand Méchant Loup ? Ou juste ses chiens comme il a son habitude ?
Babouchka
- Non, Madame Baba Yaga, il est venu lui-même en personne !
Baba Yaga
- Qu'as-tu donc à te reprocher, vieille Babouchka pour que le grand Méchant Loup se déplace en personne devant ta porte ?
Babouchka
- Je n'ai rien fait. Sur la Sainte Croix, je vous assure que je n'ai rien fait !
Baba Yaga
- Et cette petite chose qui se cache sous ton jupon, de quoi s’est-elle rendue coupable ?
Babouchka
- Krasnaïa n'a rien fait, Madame Baba Yaga, elle est innocente !
Baba Yaga
- Alors pourquoi cette petite refuse de me regarder ?
Babouchka
- Excusez la, Madame Baba Yaga ! Ma petite Krasnaïa est très timide !
Baba Yaga
- Timide ? Ou alors a-t-elle fait une bêtise qu'elle ne veut avouer ? Pourquoi ne parle-t-elle pas ?
Babouchka
- Elle n'ose pas Madame Baba Yaga, voici la raison !
Baba Yaga
- Quels sont ces drôles de bruits qui sortent de sa bouche ? Rit-elle ?
Babouchka
- Oh non Madame Baba Yaga, elle n'oserait pas !
Baba Yaga
- Se moque-t-elle de moi ?
Babouchka
- le hoquet, Madame Baba Yaga, Krasnaïa a juste le hoquet !
Baba Yaga
- Le hoquet, voyez-vous ça ! Attention, petite ! J'exècre les impertinentes !
Scène V
Dans la forêt, devant une étrange maison montée sur des pattes de poule, éclairée par des crânes aux yeux lumineux.
Babouchka
- Madame Baba Yaga, nous aurions besoin de votre aide pour quitter le pays.
Baba Yaga
- Croyez-vous vraiment que je vais vous en apporter ?
Babouchka
- On m'a dit, Madame Baba Yaga, que vous aidiez les dissidents à fuir.
Baba Yaga
- Qui donc peut bien ânonner des âneries pareilles ! Cette petite fille peut-être ?
Babouchka
- Oh non, Madame Baba Yaga ! Ce sont des choses qui se racontent au village. Si nous sommes pourchassées par le Grand Méchant Loup, une seule personne peut nous aider et cette personne c'est vous !
Baba Yaga
- Admettons que cela soit vrai ! Vieille Babouchka, répond moi franchement : Es-tu de mèche avec ces terroristes Tchétchènes ?
Babouchka
- Madame Baba Yaga ! Je suis une vraie citoyenne du Grand Empire de Sainte Russie et, avant cela, j'étais une fidèle camarade.
Baba Yaga
- Cette petite fille alors ? Est-elle tchétchène ? Est-elle ici pour semer la discorde dans notre grand pays ?
Babouchka
- Point du tout, Madame Baba Yaga, elle non plus n'a rien à se reprocher.
Baba Yaga
- Alors pourquoi le Grand Méchant Loup vous cherche-t-il ?
Babouchka
- C'est rapport aux parents d’la petite, Madame Baba Yaga. Ils étaient journalistes. Ils ont osé critiquer le Grand Méchant Loup.
Baba Yaga
- Ah ! Je vois ! C'est une bonne chose que d'oser critiquer ce loup. Il a vraiment un comportement des plus infâmes. Juste par curiosité, quel était le fondement de cette critique ?
Babouchka
- La guerre en Tchétchénie…
Baba Yaga
- Nous y voilà ! J’le savais ! Je savais bien que j'avais affaire à des séparatistes tchétchènes. Je les sens, ces choses là, je les sens. Ses parents sont venus chez nous pour poser des bombes. Ils pensent se faire entendre en faisant couler le sang d’innocents !
Babouchka
- Madame Baba Yaga, permettez moi de vous dire que vous vous trompez et que…
Baba Yaga
- les parents de cette impertinente ont pris des mères et des enfants de notre pays en otages ! Vieille Babouchka, croyez-vous vraiment que je veuille aider des terroristes ?
Babouchka
- Madame Baba Yaga, les parents de Krasnaïa étaient russes, comme vous et moi ! Ils chérissaient leur patrie comme un enfant chérit sa mère. Et c'est cet amour qui les a conduits à critiquer les dérives totalitaires du Grand Méchant Loup. Cet amour les a conduits à leur perte et a laissé la petite Krasnaïa orpheline.
Krasnaïa
- bouh ouh ouh !
Babouchka
- Ne pleure pas Krasnaïa, Madame Baba Yaga pose toutes ces questions pour mieux nous connaître. Quand elle aura compris qui nous sommes, elle nous aidera.
Baba Yaga
- Es-tu sûre de ce que tu affirmes, vieille Babouchka ? Parce que je n'aiderai pas une fillette dont les mains sont couvertes du sang de nos frères, fût-elle orpheline.
Babouchka
- C'est comme je vous le dit, Madame Baba Yaga.
Baba Yaga
- Alors, suivez-moi je vais vous guider jusqu'à la frontière !
Noir
Scène VI
Dans la forêt.
Le Grand Méchant Loup
- Ooooooooouuuuuuuuuuuuuuuuuuuuhhhh !
Baba Yaga
- Dépêchez-vous un peu ! Qu'est-ce que vous pouvez être lambines toutes les deux !
Babouchka
- Madame Baba Yaga, excusez-moi, je n'ai plus 20 ans
Baba Yaga
- Et moi donc…
Krasnaïa
- Babouchka, j'ai mal aux pieds.
Babouchka
- Le Grand Méchant Loup nous rattrape, cours Krasnaïa, cours !
Baba Yaga
- Derrière la cime de cette colline se trouve votre salut, le fleuve Amour. Encore un effort !
Babouchka
- Ma petite Krasnaïa, quand nous aurons traversé ce fleuve, nous serons sauvé, plus rien ne pourra vous arriver.
Baba Yaga
- Il est trop tard ! Je sens une haleine fétide qui inéluctablement se rapproche de nous ! Le loup est sur nos talons !
Le Grand Méchant Loup (surgissant devant eux)
- Ah ! Ah ! Vous voilà enfin ! Vous pourrez vous vanter de m'avoir fait galoper !
Krasnaïa
- Maman !!!
Le Grand Méchant Loup
- Il ne sert à rien d'appeler ta mère, petite ! Là où elle est, elle ne peut plus faire grand-chose pour toi.
Krasnaïa
- J'ai peur !
Baba Yaga
- Grand Méchant Loup, laisse nous passer ou il t'en cuira.
Le Grand Méchant Loup
- Je pourrais vous laisser passer, les deux vieilles, je n’ai que faire de vous. Si vous voulez que je vous laisse en paix, livrez-moi la petite.
Krasnaïa
- Pourquoi moi, je ne vous ai rien fait.
Le Grand Méchant Loup
- J'ai promis à ta mère de m'occuper de sort, juste avant que ses yeux ne se ferment pour la dernière fois. Et je tiens toujours mes promesses !
Krasnaïa
- Mais vous l'avez tuée, ma maman !
Le Grand Méchant Loup
- Je l'ai dévorée, c'est différent !
Baba Yaga
- Nous ne te donnerons pas cette petite, laisse nous passer sinon…
Le Grand Méchant Loup
- sinon quoi ? Que pensez-vous me faire ? Allez-vous me tirer les poils du museau avec vos petites mains ? Ou toi, Baba Yaga, vas-tu me lancer à la figure ton balai de sorcière ?
Baba Yaga (sortant un lance-roquettes)
- J'ai en ma possession des solutions plus radicales ! Il me reste ce souvenir de mon fils, mort par ta faute en Afghanistan !
Le Grand Méchant Loup (d’une voix douce comme un agneau)
- Comment l’aurai-je fait, si je n’étais pas né ? Pendant les opérations de maintien de l'ordre en Afghanistan, je tétais encore ma mère.
Baba Yaga
- Si ce n'est toi, c'est donc ton frère !
Un éclair de feu jaillit du lance-roquettes et pulvérise le Grand Méchant Loup.
Baba Yaga
- Voilà une bonne chose de faite ! Fuyez le pays ! Si celui-ci ne peut plus rien contre vous, tôt ou tard un autre Grand Méchant Loup prendra sa place. Telle est la malédiction qui pèse sur notre patrie.
Babouchka
- Comment vous remercier Madame Baba Yaga ?
Baba Yaga
- Ne me remerciez pas ! Maintenant, partez sans vous retournez! Ne revenez jamais troubler mon sommeil sinon je me servirai de vos cranes pour éclairer mon allée
Noir
Illustration par Ivan Bilibin
30 octobre 2009
Passe, passe, passera, par Lila LULLABY
«- Dis grand-mère, où est parti grand-père quand on l’a emporté dans la boîte ?
- Une grande flamme l’a emmené, ses cendres se sont envolées dans le vent.
- Oui, ça je le sais, mais Lui, insiste l’enfant, où est-il maintenant ? Je l’entends le soir finir de me raconter une histoire et quitter ma chambre en laissant la petite lumière allumée »
Grand-mère ne répond pas. Une larme descend la rivière creusée sur son visage.
Comment expliquer à une petite fille que grand-père n’est plus mais qu’il existe de lui plus de mille images dans les souvenirs de ceux qui l’ont aimé ?
Dans un soupir, elle murmure : «Je ne sais pas où on va quand on a disparu »
Alors l’enfant décide d’aller interroger ceux qui - elle le sait- ont un jour disparu et elle entre dans la forêt.
« Loup, y’es-tu ?
- Je coiffe mes moustaches »
Elle le trouve allongé sur l’herbe tendre, visiblement repu, absorbé à se lisser le poil.
« Toi qui as coulé si vite au fond de la rivière, dis-moi où on va quand on a disparu »
Le loup se redresse intéressé : ce n’est pas si souvent qu’on lui pose une question ! Il prend un air réfléchi, ferme les yeux et dit :
« Quand la rivière a englouti mon ventre plein de cailloux, j’ai bien cru ma dernière heure arrivée puis je me suis rappelé que c’était jour de marché, que trois agneaux appétissants allaient être seuls dans leur maison et que je devais courir vite au moulin si je voulais montrer patte blanche sous leur porte pour qu’ils m’ouvrent.
Je me souviens encore du coup de corne de leur mère, la chèvre, qui m’a envoyé valser à nouveau dans la rivière et ensuite d’une forte odeur de chair fraîche, multipliée par sept à la nuit tombée dans les bois. Le petit Poucet cherchait sa route en entraînant ses frères mais tu le sais toi, que je ne les ai pas mangés, précise-t-il en ouvrant largement les yeux, qu’il a bien plus grands que ceux de Mère-Grand.
Puis il les referme pour parler de trois petits cochons …
La fillette voit bien qu’avec le loup, elle n’en saura pas davantage sur l’endroit où l’on est quand on a disparu. Elle le laisse à son auto-analyse et s’esquive sur la pointe des pieds.
Elle s’enfonce plus profond dans la forêt et arrive bientôt aux ruines d’une maisonnette. Le toit de pain d’épices repose encore sur quatre piliers de sucre d’orge mais des murs, il ne reste rien. La sorcière est occupée à fondre des sucres pour retaper son logis. Elle marmonne en touillant dans ses marmites et ne lève même pas les yeux pour voir qui s’adresse à elle.
« Toi qui es partie dans la chaleur des flammes, dis-moi où on va quand on a disparu »
La sorcière essaie un sourire, presque heureuse de trouver une oreille qui veut bien l’écouter. « Quand Gretel a refermé la porte du four sur moi, je me suis retrouvée assise, filant la laine dans la chambre sombre d’un vieux château. Une jeune fille, curieuse comme toi, est entrée. Je n’ai pas eu le temps de la prévenir du danger, qu’elle s’était déjà piquée à la pointe effilée de mon fuseau et endormie. Je n’avais plus rien à faire dans cette histoire. Je me suis mise à voyager, vers l’Est toujours. Je me déplaçais dans un mortier, l’asticotais du pilon et du balai en effaçais la trace. C’était pratique et très écologique. Je suis arrivée à une petite maison sur pattes de poulet perchée, qui virait de ci de là, au gré du vent. Une fois entrée, je me suis aperçue que j’en occupais toute la place : je devais rudement avoir grossi à cause de toutes les sucreries !
On m’appelait Baba Yaga. Je n’étais ni trop bonne, ni trop mauvaise. J’aidais les voyageurs perdus à retrouver leur chemin après les avoir soumis à des épreuves difficiles pour leur apprendre à surmonter les embûches de la vie. J’étais « coach » comme ils disent dans Psysorcellerie Magazine.
« C’est tout ce que je peux te dire sur les endroits où l'on se cache quand on a disparu.
Lance cette pelote devant tes pieds, elle t’aidera à retrouver la route qui mène chez ta grand-mère »
Le soir tombait. Il était temps de suivre le fil. La fillette sortit ainsi de la forêt.
Maintenant, la nuit l’enveloppait. Elle marchait au milieu d’une longue route droite. De chaque côté, la ligne plus sombre des arbres l’avertissait des fossés. Loin devant, les deux rangées d’arbres semblaient se rejoindre pour lui montrer le but à atteindre. Quand ses pas furent plus assurés et ses yeux habitués à l’obscurité, elle marcha la tête en l’air. La voie lactée traçait une parallèle à la route parmi les étoiles. Certaines étoiles scintillaient plus que d’autres, comme animées de vie. Une petite étoile encore vacillante montait à l’horizon. Elle la choisit pour être la nouvelle maison de son grand-père.
En arrivant chez sa grand-mère, elle la trouva tournant des confitures. Une délicieuse odeur de framboises montait de la casserole en cuivre.
« Je sais où est grand-père, dit-elle : il voyage le soir dans les histoires qu’il m’a racontées mais pourquoi laisse-t-il toujours la lumière allumée ?
-Pour qu’à ton tour, tu racontes ses histoires.
-Grand-mère, j’ai peur d’oublier ses mots !
-Tu sauras bien en inventer que d’autres, après toi, rediront à leur tour»
Illustration par Guillermo Mordillo
27 octobre 2009
Baba Yaga 1/2, par Gwen
Scène I
Intérieur d'une maisonnette de nuit, dans la pénombre d'un feu mourant dans l'âtre.
"Toc ! Toc ! Toc !
Krasnaïa
- Babouchka ! Babouchka ! On a frappé à la porte, réveille-toi !
Babouchka
- Chut ! Krasnaïa ! Ne fais pas de bruit ! Ne bouge pas !
Krasnaïa
- Tu ne veux pas que j'aille ouvrir ? Comme ça tu n'auras pas besoin de te lever !
Babouchka
- Non ! Surtout ne t’approche pas de la porte ! Nous ne savons pas qui est derrière !
Krasnaïa
- Mais Babouchka, c'est peut-être important ! On vient peut-être nous donner des nouvelles de mon papa et de ma maman ?
Babouchka
- Je t'ai expliqué, Krasnaïa, nous n'auront plus jamais de nouvelles de tes parents.
Krasnaïa
- Mais pourquoi ?
Toc ! Toc ! Toc !
Krasnaïa
- Babouchka, que faisons-nous ? On frappe encore à la porte !
Babouchka
- Chut ! Tais-toi, Krasnaïa ! Je vais essayer de voir qui ça peut bien être.
Krasnaïa
- Tu vois quelque chose, Babouchka ?
Babouchka
- Je vois une forme… Je le reconnais… Ah ! Le Grand Méchant Loup frappe à notre porte.
Krasnaïa
- Oh non ! J'ai peur ! Il va vouloir nous attraper !
Babouchka
- Ne fais plus un bruit, Krasnaïa, peut-être croira-t-il qu'il n'y a personne.
TOC ! TOC ! TOC !
Le Grand Méchant Loup
- OUVREZ CETTE PORTE ! JE SENS QUE VOUS ETES LA !
Krasnaïa
- Babouchka, qu’allons-nous devenir ?
Babouchka
- Surtout ne fais de bruit, Krasnaïa, et enfile vite ton parka. Nous allons essayer de sortir de la maison par derrière.
Le Grand Méchant Loup
- SI VOUS N'OUVREZ PAS A TRI, J'ENFONCE LA PORTE
Babouchka
- Vite Krasnaïa !
Le Grand Méchant Loup
- ODIN !
Krasnaïa
- Je suis prête Babouchka !
Le Grand Méchant Loup
- DVA !
Babouchka
- Par la fenêtre, petite Krasnaïa
Le Grand Méchant Loup
- TRI !
Noir
Scène II
Dans la forêt
Krasnaïa
- Babouchka, j'ai peur !
Babouchka
- N'arrête pas de courir !
Krasnaïa
- Je ne vois rien, sommes-nous perdus ?
Babouchka
- Je connais la forêt comme ma besace, ne t'en fais pas !
Krasnaïa
- Sais-tu où nous allons ?
Babouchka
- Je connais un endroit dans la forêt où le Loup ne viendra sûrement pas nous chercher ! Allez, cours encore un peu. Bientôt nous pourrons nous arrêter !
Krasnaïa
- Je suis fatiguée, Babouchka !
Babouchka
- Courage !
Krasnaïa
- J'ai mal aux pieds.
Babouchka
- Arrêtons-nous quelques instants pour nous reposer !
Krasnaïa
- Comment connais-tu si bien la forêt, Babouchka !
Babouchka
- Autrefois, j'ai du venir me réfugier ici !
Krasnaïa
- Pour échapper au Grand Méchant Loup ?
Babouchka
- Pas celui-ci, mais son frère, un grand loup roux, tout aussi méchant que ce Loup blanc qui nous poursuit aujourd'hui !
Krasnaïa
- Avais-tu fait quelque chose de mal, Babouchka, pour t'attirer les foudres de ce loup ?
Babouchka
- Sûrement, ma petite fille, même si je en le savais pas ! J'étais juste un peu plus âgé que toi mais tout aussi insouciante !
Krasnaïa
- Babouchka, pourquoi le Grand Méchant Loup profite-il de la nuit noire pour venir frapper à la porte ?
Babouchka
- Pour nous surprendre durant notre sommeil et nous manger, mon enfant.
Krasnaïa
- Le grand Méchant Loup ne dort-il jamais ?
Babouchka
- Non, ma petite fille, il ne dort pas. Le grand Méchant Loup ne dort jamais !
Krasnaïa
- Babouchka, pourquoi le Grand Méchant Loup est-il si méchant avec nous ?
Babouchka
- C’est une longue histoire, ma petite fille…
Krasnaïa
- Mais, je n'ai rien fait moi, je suis gentille !
Babouchka
- Je sais, Krasnaïa, tu es une gentille petite fille.
Krasnaïa
- Le Grand Méchant Loup m'en veut-il de t'avoir apporté ce petit pot de beurre ?
Babouchka
- Ah ! Si ta maman l’avait mieux caché… mais ce n’est pas l’unique raison et toi, tu n’y es pour rien.
Krasnaïa
- Est-ce le Grand Méchant Loup qui a tué mon papa et ma maman ?
Babouchka
- oui Krasnaïa ! C'est bien lui !
Au loin dans la forêt
- Par là, Grand Méchant Loup. Regardez ici, il y a des traces ! Deux grands pieds et deux petits pas ! Nous avons retrouvé leur piste.
Babouchka
- Vite Krasnaïa, nous devons repartir !
Noir
Scène III
Dans la forêt, devant une étrange maison montée sur des pattes de poule.
Babouchka
- Tu peux arrêter de courir, Krasnaïa, nous sommes arrivées.
Krasnaïa
- Qui habite cette maison effrayante, Babouchka ?
Babouchka
- Baba Yaga, la sorcière.
Krasnaïa
- Une sorcière ? Mais ne va-t-elle pas nous faire du mal, elle aussi ?
Babouchka
- Ne t'inquiètes pas, petite Krasnaïa, elle va nous aider. Mais écoute bien mes recommandations : premièrement, ne la regarde jamais dans les yeux.
Krasnaïa
- Pourquoi Babouchka ?
Babouchka
- Elle pourrait croire que tu lui manques de respect ! Deuxièmement, ne ris pas, ne souris même pas quand tu la vois.
Krasnaïa
- Pourquoi Babouchka ?
Babouchka
- Parce qu'elle n'aime pas ça et, comme toutes les sorcières, elle n'a aucun sens de l'humour.
Krasnaïa
- Elle ne doit pas souvent rire, alors !
Babouchka
- Baba Yaga n'a plus envie de rire depuis bien longtemps. Elle a perdu toutes raisons de sourire bien avant de venir se réfugier au fond des bois.
Krasnaïa
- Elle aussi, le Grand Méchant Loup Roux voulait la tuer ?
Babouchka
- Oui, Krasnaïa, il voulait la dévorer. Elle s'est cachée au milieu de la forêt et depuis elle aide les autres à se réfugier. Voilà pourquoi nous devons la trouver cette nuit.
Krasnaïa
- D'accord ma Babouchka !
Babouchka
- Troisième et dernière recommandation : N'adresse jamais la parole à Baba Yaga, sauf si elle t'interroge. Laisse-moi faire, je vais parler.
Krasnaïa
- Pourquoi ma Babouchka ?
Babouchka
- C'est une affaire qui ne regarde que les grandes personnes. Rien de tout cela ne devrait intéresser une petite fille. Tu as bien compris mes recommandations ? Tu ne la regardes pas, tu ne souris pas, tu ne parles pas et tout se passera bien. Ah oui ! J’oubliais ! Arrête un peu de dire « pourquoi » sans cesse, à la longue, c’est usant.
Krasnaïa
- Je ferai ainsi.
Babouchka
- Madame Baba Yaga ?
Silence
Babouchka
- Madame Baba Yaga ?
Silence
Krasnaïa
- Elle n'est peut-être pas chez elle. Partons vite d'ici ma Babouchka !
Babouchka
- Peut-être préfères-tu que le Grand Méchant Loup nous retrouve ?
Krasnaïa
- Нет !
Babouchka
- Alors laisse-moi faire !
Madame Baba Yaga vous êtes là ?... BABA YAGA ?
Baba Yaga
- QUI OSE TROUBLER MON SOMMEIL ?
Noir – Coup de Tonnerre – BRAOUUUUMMMMM !!
Illustration par Ivan Bilibine
24 octobre 2009
Semblables différences, par Totaür

Elle était la dernière, mais très vite je suis arrivée.
Elle était timide, j’étais théâtrale,
Elle lisait le monde, je l’inventais,
Elle était posée, j’étais pressée,
Elle était protectrice, j’étais protégée.
Très vite, je me suis mise à m’exprimer, d’abord en racontant aux gens le monde qui m’entourait comme s’ils le méconnaissaient. Moi, je le découvrais…
Puis, je lui ai demandé le monde, avec elle j’apprenais à le comprendre…
Alors j’ai écouté, j’ai répété.
Elle était appliquée, j’étais brouillon,
Elle était réfléchie, j’étais spontanée.
Elle me parlait avec des mots bien choisis qui dansaient dans des phrases tantôt douces, tantôt amères, mais toujours bien formulées.
J’utilisais un tas de mots dont je mangeais la moitié, enjouée je les faisais défiler dans d’interminables phrases ponctuées de « et ».
Elle était grande, j’étais petite,
Elle était introvertie, j’étais extravagante.
Elle écoutait beaucoup, elle écoutait les autres, les grands, je le savais, elle connaissait des grands mots qu’après elle m’expliquait …
Je parlais beaucoup, je l’écoutais, je répétais, je déformais, elle m’écoutait, me corrigeait, à ses côtés j’ai appris à parler…
Elle évitait les conflits, je provoquais les débats,
Elle était discrète, j’étais expansive.
Elle était attentive, on la disait calme…pourtant elle bouillonnait en dedans. Elle gardait son intelligence et taisait ses révoltes. Avec une voix fine et douce, elle cachait ses inquiétudes, en présentant un silence éloquent à qui voulait la faire parler…
J’étais réactive, on me disait excitée… pourtant je réfléchissais en dedans. Je taisais mon ignorance et criais mes révoltes. Avec une voix forte et joyeuse, je cachais mes peurs, en présentant une comédie dramatique à qui voulait me faire taire…
Nous étions différentes,
Nous étions ensemble.
Peu importe, nous nous apprenions, nous nous racontions notre monde. Nous jouions entre-nous et nous nous disputions entre-temps. Dans les mêmes bras nous nous réconfortions, et pour s’endormir, les mêmes histoires nous écoutions.
Nous grandissions ensemble dans de semblables différences, nous apprenions à nous distinguer dans une même entité.
Nous sommes différentes
Nous nous ressemblons.
Nous savons vivre seules, nous savons vivre ensemble.
Nous connaissons nos forces et nos faiblesses. Elle me dit les conneries qu’elle fait pour que je conteste. Je lui raconte mes peurs pour qu’elle me rassure.
Quand l’une se confie, l’autre écoute,
Quand l’une est fragile, l’autre est forte,
Quand l’une est perdue, l’autre est présente.
Nous connaissons nos oppositions, nos tolérances et nos différences. Nous avons des intérêts communs mais nous avons chacune nos combats et nos joies, et nous partageons tout cela.
Elle est ma petite grande sœur. Je suis sa grande petite sœur.
21 octobre 2009
Session 12 : Au nom du titre [EDITION DU 28 octobre]
Nous voici, nous voilà. Malgré quelques travers
techniques de l'administration, les sessions se suivent sur la Zone
d'Expérimentation, et ne se ressemblent pas.
Ainsi vous fût-il demandé précédemment de me transmettre une poignée de
titres. Cinq retours, dix-sept titres au total, dont, vous me croirez sans
peine, de jolies trouvailles, et donc de la matière sur laquelle
travailler.
Mais rappelons plutôt le
mode d'emploi à ce stade. Vous devriez recevoir sous peu, vous qui en avez
envoyé, deux titres, tirés au sort. Le propos de l'exercice sera alors d'écrire
un texte portant un des deux titres. Il va de soi que si vous voulez écrire
plusieurs textes sur un même titre, ou un texte par titre, vous serez les
bienvenus.
Concernant maintenant ceux
qui n'ont rien envoyé, et qui malgré tout souhaiteraient participer à cette
session. Tout aussi simple. Vous aurez compris d'un bref calcul qu'il reste sept
titres non encore distribués. Envoyez-moi deux titres, ça reste un préalable
nécessaire, quand même, en échange je vous en passe deux restant à distribuer,
et vous avez votre matière pour plancher. Tout le monde suit ?
Sur cette base, l'exercice Au nom du titre
nous occupera jusqu'au dix-sept novembre.
[EDITION]L'aurais-je omis ? Vos textes sont à envoyer sur MrGouillat[at]lecriducagou.com, si possible sous forme de fichier, et tant qu'à faire avec une illustration à joindre.
D'ici-là il y a de la matière à se prendre
dans les yeux.
Les antagonismes
complémentaires restent d'actualité avec les Semblables
différences de totaür, dès le vingt-quatre octobre. Le
vingt-sept, Gwen nous contera la première partie de Baba
Yaga, cette fois dans le domaine des petites filles, grand-mères et
autres loups. Lila LULLABY nous en donnera d'ailleurs sa vision le
trente octobre, sous le titre Passe, passe, passera. Le
trois novembre, Gwen pourra conclure l'histoire de Baba
Yaga. Nous restera alors à nous pencher sur les obsessions pour le
meurtre. Le six novembre, nous partirons pour la première partie d'un
Safari de service. Le neuf novembre, Djimi nous
confiera Mon plaisir : te voir mourir. Le douze novembre,
enfin, le Safari de service prendra fin, prémices à la fin de
session.
Nous retrouverons donc, avec un
bonheur intact, le Choix des Armes le quinze novembre,
avant de démarrer la session treize, le dix-sept novembre,
comme convenu.
Mais, mais, mais, me
direz-vous, au moment de vous tirer ma révérence, mais, mais, mais. Je vous
rétorquerais bien que la grand-mère, c'était la session 11 si je ne pressentais
l'impérieux besoin d'émettre une objection constructive. Et les titres non
distribués, concluerez-vous enfin. Hein ?! On en fait quoi des titres
non-distribués ? Ça mes amis, vous le saurez à l'occasion d'une autre
communication. Soyez juste sûrs que rien ne se perd sur la ZEx ...
Ceci précisé, il est temps de vous secouer
les méninges.
Illustration : words in the toilet bowl, par flowersforcaligula, sur DeviantArt
16 octobre 2009
Katiousha 3/3, par d'autres

Petroshka parle un russe fourbu par une longue chevauchée dans la steppe, un russe estomaqué par la beauté des collines sous les étoiles, un russe du bout de la Russie, où d’autres ne le parlent même pas. Petroshka parle un russe incompréhensible, mais avec le temps on s’y fait. Je m’y suis faite, en tout cas, et ce n’a pas été facile.
Llouvena m’avait prévenue, nous n’avions que ça à faire entre les heures de vol et les heures de piste cabossée. Ça et tâcher gérer les crises d’angoisse qui me serraient la poitrine par à-coups. Llouvena m’avait prévenue. Elle m’avait parlé de cette terre, aussi somptueuse que dure, de ses habitants, aussi rudes d’apparence que chaleureux de cœur. Et aussi fiables soient ses avertissements, rien n’aurait pu me préparer à cette gamme de contrastes.
Son équipe était sympathique, de jeunes gens pour la plupart, certains à peine plus âgés que moi. Tous vouaient une adoration proche du culte à Llouvena, une véritable déesse païenne de l’anthropologie ésotérique. Inconsciemment, je crois qu’il me plaisait bien de la tutoyer, de l’appeler par son prénom et de partager un peu de l’intimité à laquelle aucun n’aurait accès. D’une certaine manière ça devait adoucir ma crainte permanente.
A ce stade, pas plus elle que moi n’avions d’idée précise de ma place dans cette micro-société, encore moins quel serait ma relation à Petroshka et ses hululements. J’étais là pour le découvrir, je n’avais guère mieux à faire, et une force, conservée intacte depuis mon enlèvement, me poussait en avant. La curiosité.
L’intérêt.
L’échange.
L’initiation.
Les premiers échanges avec Petroshka ont eu lieu bien avant de parvenir à la comprendre.
Nous étions fraîchement arrivées, qu’elle me prit sous sa yourte et me désignant un bol empli d’un étrange breuvage, m’intimai par gestes de le boire d’une traite. J’en suis restée malade trois jours, le ventre déchiré par des crampes insupportables et la tête compressée à la sentir plate. Mes sommeils étaient le pire, me raconta Llouvena, entre hurlements et pleurs, entre rires et hystérie.
Ce fut la cause d’une magistrale dispute entre les deux femmes, mon amie reprochant à la shaman de ne pas respecter mon rythme. Et la shaman reprochant à mon amie de ne pas lui faire confiance dans l’exercice de son pouvoir. Elles se seraient fâchées pour de bon si moi, Katiousha l’enfant-loup, n’avait été au cœur du débat. L’une comme l’autre avaient à cœur de laisser le loup s’exprimer, chacune pour ses intérêts propres, et partant, de me soulager de ce poids, par simple bonté d’âme. Elles ont donc chacune pris sur elle et le lendemain il n’y paraissait plus.
Quant à moi, j’avais, sans le savoir, fait mon premier pas sur la trace du shamanisme. Une fois que Petroshka m’eut confié que c’était le plus facile, une certitude s’empara de moi. Rien ne saurait m’empêcher de concilier le loup et l’homme. Quel qu’en soit le prix à payer. Paradoxalement, c’est à ce moment que ma peur, cette fidèle compagne depuis la fin de la meute, cessa de se manifester. Au cœur de ma vulnérabilité.
Ma fragilité.
Mon endurcissement.
Mon accomplissement.
Pas plus que l’initiation je ne fus avertie des tests, des épreuves ou des enseignements. Je ne quittais pour ainsi dire plus Petroshka, la suivant partout, depuis ses consultations jusqu’à ses cueillettes. J’aimais sa compagnie, j’aimais l’observer, j’aimais parcourir sa vie du regard, sans songer à la mienne.
C’est Llouvena qui me fit prendre conscience de l’acquisition de mes connaissances. Un soir, après le dîner, elle me prit à part, et me demanda de lui parler de Petroshka. Je ne me fis pas prier, j’avais tant à lui confier. Elle m’écouta une partie de la nuit, un sourire radieux aux lèvres, relançant mon discours par de menues questions. A la fin, lorsque ses yeux commencèrent à clignoter, nous approchions de l’aube, elle m’a prise dans ses bras, à l’improviste, et m’a serré fort, très fort. Puis, d’une voix étranglée, elle m’a dit à quel point elle était fière de moi et de la femme que j’étais devenue.
Oui. J’étais véritablement devenue une femme. Intellectuellement, je réfléchissais vite et beaucoup, émotionnellement, je ne me laissais plus déborder par des sentiments antagonistes à tout propos, et sexuellement.
Youri était à peine plus âgé que moi et découvrait le Professeur Podriev, ma Llouvena, à l’occasion de son retour vers le shamanisme. Comme les autres, mes airs farouches le tenait à distance la plupart du temps. Un soir pourtant, ils venaient de fêter son anniversaire, la vodka lui donna le courage de me braver. Je l’écoutai me parler de sa jeunesse moscovite, avant qu’il ne s’endorme sur mes genoux.
Je n’avais plus aimé depuis Jaroslav, entre la cruelle déception d’un premier amour blessé, mes soins au Docteur Illyieshko et la venue en Sibérie. Youri fit bourgeonner la fleur que je pensais fanée, par petites touches innocentes, par discrètes attentions, par demi-sourires. Je finis par lui faire don de cette fleur, une nuit de pleine lune. Epanouissement.
Plénitude.
Bien-être.
Bonheur.
Llouvena commença de rentrer régulièrement à son université, tant pour formaliser ses travaux que pour se reposer des rudes conditions de vie ici. Elle sortit un article intitulé « La place des totems dans le shamanisme sibérien à travers l’expérience d’une novice ». L’article fit beaucoup parler de lui. Puis l’âge la gangrenant, ses retours ici s’espacèrent, de plus en plus. Je l’ai vu pour la dernière fois après la naissance de notre fils. Lorsqu’elle est partie rejoindre son Docteur Illyieshko, mes trois premières vies ont été définitivement conclues, faute de témoin.
Youri a longtemps été écartelé entre la ville de ses origines et le désert de son amour. Il lui fallait régulièrement retourner chez lui, se ressourcer au cœur de la civilisation. Là, l’appel de la steppe le taraudait, et il lui tardait de retrouver mes bras et les immensités de l’horizon. Ce déchirement permanent le rendait sombre, il ne se sentait finalement bien nulle part.
La naissance de notre Dmitri atténua un temps cette dichotomie. Son fils lui faisait oublier la cité et ses charmes tant qu’il le tenait dans ses bras. Mais Dmitri a grandi, et bientôt il n’était plus question qu’on le prenne dans les bras. Alors Youri est retourné à Moscou, définitivement, organisant un droit de visite et de garde pour Dmitri. Nous avons complètement perdu contact quand Dmitri est parti faire ses études à Paris.
Petroshka nous enterrera tous, affirmaient les jeunes de la mission, avant qu’elle ne prenne fin, quelques années avant le décès de Llouvena. La facilité de l’expression traduisait leur éblouissement face à la vitalité de la vieille femme. Je l’ai accompagnée jusqu’au bout. Et jusqu’au bout je suis restée son élève, apprenant chaque jour de ce savoir incommensurable par lequel elle unissait l’homme à la nature, pour le bien de l’un et de l’autre. Et je crois qu’elle a appris un peu de moi en m’aidant à libérer la bête et à m’en libérer. Mais elle n’était pas immortelle, ni par vitalité, ni par magie. Comme les autres elle s’en est allé, avec peut-être plus de sérénité. Ses derniers mots ont été pour me remettre la charge de sa fonction, et me confier comme elle voyait en moi une exceptionnelle shaman.
Avait-elle tort ou raison, je ne saurais le dire, sinon que je me suis appliquée à accompagner son peuple avec dévouement, témoin de la nature auprès de l’homme, et garante de l’homme vis-à-vis de la nature. Mon seul échec fut de n’avoir su préparer une nouvelle femme à ce rôle confisqué par les hommes. Pour autant, je sais qu’il honorera sa tâche sans faillir. Et je l’y aiderai, où sois-je, comme m’a aidé bien des fois l’esprit de Petroshka.
Katiousha a bouclé la boucle quand son souffle s’est fait si court qu’il fallait poser l’oreille sur ses lèvres pour l’entendre.
Elle a aidé son shaman à s’endormir pendant sa veille, puis s’est levée, d’une démarche encore assurée. Elle est sortie de la yourte sans se couvrir. Au contraire, une fois dehors, elle a entrepris d’enlever ses vêtements un à un, malgré le froid mordant. Puis elle s’est enfoncée dans l’obscurité de la steppe.
Son shaman s’est réveillé à ce moment là. Il est sorti de la yourte, inquiet de ne plus voir Katiousha. Il assure qu’il l’a alors vue couverte de poils, se mettre à quatre pattes, en dépit de son âge, et partir en trottinant. Ici on le croit. Il est shaman. Il connaît ce genre de choses.
illustration : Big Picture
12 octobre 2009
[HS] Be kind, rewind, par Djimi
<p>« Be kind, Rewind »</p>
Je me souviens de la toute première
caméra que j’ai eue entre les mains. C’était en
1984.
« Entre les mains » est une
bien belle expression pour l’appareillage titanesque dont était
constituée la dite caméra. Au final, c’était
une caméra VHS assez encombrante, dont un cordon la rattachait
à un lourd magnétoscope qui pendouillait en bandoulière
le long de notre buste. Et c’est dans ce magnétoscope que
l’on glissait la grosse K7 VHS que même nos plus jeunes ont
au moins connu ou aperçu.
Une caméra, donc qu’un ami de la famille
avait prêté à ma mère, le temps d’une
journée passée sur le bord du lac de Yaté. Je me
souviens –et purée, ça date un peu tout de même-
du rendu des images filmées : des images ultra
contrastées (avec la terre rouge du Sud en prime !),
sorte de compromis entre les couleurs criardes d’un film italien de
la fin des années 60, et d’un court-métrage en
couleur de notre Manuella Ginestre à nous…Du pur film donc
–avec ses sautes d’image en prime- dont je n’ai jamais retrouvé
ultérieurement un tel rendu… Nostalgie.
A la fin 1985 ou début 1986 (mémoire,
mémoire, dit moi qui est le moins amnésique…), ma
mère revenant d’un séjour à Tokyo nous ramène
dans notre univers familial nouméen à la dérive,
une caméra (VHS encore) sans bandoulière, sans
magnétoscope mais avec K7 incorporée : le délire !
(pour 1986, on s’entend, hein !).
Puis consommation de films à la douille
aidant, entouré d’une bande de pote boutonneux, on s’est
gratté la tête, histoire d’avoir un scénario,
un truc à dire quoi ! Au final, nous n’avions rien à
dire, mais un vrai besoin de dégurgiter des centaines de films
d’horreur (B, Z et plus…) et surtout de nous mettre en scène
de manière débile, mais toujours avec cet air sérieux
(ou coincé du cul) lié à l’adolescence. Et
c’est parti ! Vampires, loups-garous, momies, zombies, tueurs
psychopathes (on disait psycho-killers à l’époque),
démons, adolescents à la personnalité dédoublée…
Et toujours cette sorte de fascination du bien et du mal qui
hantaient nos nuits, les yeux rivés, absorbés par nos
écrans démoniaques peuplés de monstres de tout
genre.
De plus, le milieu des années 80, étaient
le zénith du succès de groupes metalleux comme Iron
Maiden, Judas Priest, Black Sabbath (période de Ronny James
Dio) mais surtout les débuts des trasheux Metallica, Megadeth,
Stormtroopers of Death, Kreator et j’en passe. Une philosophie
musicale qui nous éloignait de Sissi Impératrice et de
Walt Disney… D’ailleurs, si mes souvenirs sont exacts, il y avait
toujours plus de philosophie du mal que du bien, dans nos idées
loufoques.
Nous jouions tous les tueurs, nous jouions tous
les victimes. L’essentiel n’était pas vraiment de tourner
un film travaillé, mais de faire les cons, de changer de
personnalité, l’espace d’une heure ou plus, devant une
caméra. Nous ne mâtions pas nos fringues dernier cri
devant un miroir, nous ne jouions pas avec des guitares invisibles
écrasés par les ondes hurlantes de nos poste, nous
étions nos acteurs ou nos monstres favoris devant ce bout de
plastique un peu métallique, qui enregistrait tout…
Personnellement, je ne me rappelle pas avoir été
(ni joué) un acteur connu durant ces laps de temps. Par
contre, ô combien, j’ai aimé imiter Jason Voorhees
(des « Vendredi 13), Michael Myers (des « Halloween »),
Freddy Kruegger, Laether Face (des « Massacre à la
tronçonneuse ») ou encore le Norman Bates (des
« Psychose »). Vivre des moments de sauvagerie
pure, un sabre, une hache ou un couteau à la main, sans ne
jamais les avoir vécus, dans cette réalité qui
est la nôtre, en fin de compte…
Et les effets spéciaux (on disait
SFX) dans tout ça ? Jamais de vrais trucages ou
maquillages : ni moyens financiers, ni réelle imagination à
vrai dire… Je crois que les extrémités de nos
créations, se résume par le jour où je jouais un
zombie qui sortait de terre, et pour cela, je m’étais noirci
de boue et recouvert de vers de terre, rampants qui me
chatouillaient, ou encore, pour jouer un loup-garou, je m’étais
affublé du tapis poussiéreux en peau de je ne sais
quoi, qui traînait dans le salon. Je crois que la pire et la
moins crédible de mes interprétations, était
celle où je jouais la victime des « dents de la
mer », couché au fond de la baignoire de mes
parents et tenant à bout de bras, dans l’eau, un requin en
bois de 15 centimètres qui était censé me
dévorer. Tinnnnn tin…Des fois même, nous tirions à
nous, à l’aide d’un fil de nylon de pêche, trop peu
transparent, des araignées en plastique qui étaient là
pour nous piquer, afin de nous déguster. Je me souviens aussi
de Sandra, la fille de plombier, la seule nana à se prêter
à nos espiègleries. Je souviens surtout d’un rôle
qu’on lui fit tenir dans un court métrage où un pote
jouant Satan en personne, la tirait sur des kilomètres par les
cheveux, et la faisait disparaître et réapparaitre à
sa guise. Un psychanalyste du couple aurait des choses
sensationnelles à nous raconter sur notre rapport à la
femme, avec de tels sujets…Puis enfin je repense à ma
grand-mère qui se prêtait à nos jeux, après
que nous ayons lourdement insistés et qui finissait par jouer
une victime d’une araignée mortelle en plastique, dodelinant
de la tête pour se donner un air innocent avant de se faire
attaquer, mais tout en ronchonnant « J’ai autre choses à
faire que de faire l’andouille avec vous ! Et puis si les
voisins me voyaient…». Tout un programme, donc…
Un programme pas très attrayant quand je
revoie ces films aujourd’hui dont voici quelques noms de
stars abrégés (pour leur rendre un petit hommage
s’ils lisent ce texte) : Laurent S., Yann D., Steeve K., Lionel D.,
Gregory B.C., Sandra G., Pascal A., Cédric & Jimmy J…
Ainsi que quelques titres abracadabrantesques :
« Double esprit », « Double
personnalité » (beaucoup de dédoublements
au final), « Les aventures d’un tueur con »,
« Darkness », « Homo’s
Kill » (qui est désormais, le plus tristement
célèbre de ces films, et le plus nul aussi…), et
« Spider »…Sans compter les suites que
nous faisions à ces films. Une vraie industrie miniature du
cinéma !
Découvrir le film « Be kind,
Rewind » de Michel Gondry, m’a beaucoup amusé,
car j’en ai revécu cette époque de frénésie
filmique avec ses résultats plutôt catastrophiques, mais
qui nous plaisaient tant.
Normal, c’étaient nos films…
08 octobre 2009
Katiousha 2/3, par d'autres
Son cœur s’est arrêté de battre un beau matin, ou peut-être une
Le
vieux docteur Illyieshko s’est éteint dans un soupir. Ses
yeux se sont refermés sur la colère d’être
cloué au lit. Il n’a eu que le temps d’offrir un dernier
sourire à Katiousha, le seul qu’on lui ait vu en six mois.
Le vieux docteur Illyeshko est mort, emportant avec lui le lien de
Katiousha pour l’appartement.
Katiousha
n’a pas pleuré. Cela fait un moment qu’elle a compris que
son mentor et son meilleur ami ne pourrait plus rien pour elle. Cela
fait même un bon moment qu’elle a saisi la symbolique de ce
décès dans son parcours. Une nouvelle époque
prend fin. Une nouvelle page se tourne.
Katiousha
n’a pas pleuré tout de suite. Mais quand elle n’a plus
senti dans sa main celle du docteur Illyieshko, quand la légèreté
maladive de cette main s’est estompée, quand son empreinte
dans sa paume s’est dissipée, la jeune femme s’est
effondrée. Littéralement. Ses genoux ont lâché,
son dos s’est affaissé, ses longs cheveux se sont précipités
en rideau sur la scène de son visage. Et elle s’est mise à
gémir, un gémissement déchirant, animal, un
hurlement contenu.
Quand
Llouvena a voulu la prendre dans ses bras, elle l’a repoussé
d’un geste, accompagné d’un grognement menaçant.
Plus fort que jamais, ce besoin de revenir à la simplicité
de sa vie originelle est en train de l’envahir. Il rogne ses
connaissances, il grignote son langage, il mastique son éducation
et lui susurre, par-dessus « tu es un loup, Katiousha, un
loup ». Elle pourrait en mordre.
Puis
Llouvena s’est mise à chanter, une chanson triste, une
chanson parlant des morts, de ce qu’ils étaient, de ceux
qu’ils ont laissé derrière eux. Llouvena chante la
mort, et sa voix force les remparts de Katiousha, supplante la voix
du loup et ramène la jeune femme chez les Hommes.
Alors
seulement elle peut tomber dans les bras de son amie, et pleurer,
pleurer tout son saoul, pleurer sa peur, pleurer sa fatigue, pleurer
la perte de ceux qu’elle aime. Détresse.
Fêlure.
Blessure.
Guérison.
Llouvena
étudiait les shamans sibériens. Elle a pris un congé
sabbatique pour s’occuper du docteur et de Katiousha, mais sa place
l’attend toujours, son remplaçant n’a pas su se faire
apprécier de son équipe. Sa place l’attend toujours,
et elle a bien l’intention de la reprendre.
Ses
recherches lui manquent. Elle a su les mettre entre parenthèses
quand on a eu besoin d’elle, mais elle est chercheuse de terrain,
sans ça elle se sclérose.
Surtout,
elle est convaincue que Katiousha serait d’une aide incomparable
dans son travail. Les shamans, comme tous animistes, s’attachent
aux totems, animaux, végétaux et minéraux. Parmi
eux, le loup tient une place importante. Et qu’on le veuille ou
non, la jeune femme restera écartelée entre les
premières années de sa vie, en compagnie des loups,
forgeant les bases de sa personnalité, et ses années de
femme. Lui permettre de déployer les connaissances de ses deux
cultures ne peut qu’être un passage obligé vers la
sérénité. Pourvu qu’elle accepte.
L’idée
fait horriblement peur à Katiousha. Elle sent en elle le loup,
prêt à bondir à la faveur de toutes ces brèches,
récentes et moins récentes. Elle sent le point de
rupture proche. La perspective de se rapprocher de l’animal, y
compris par l’étude détournée, lui fait
craindre de perdre définitivement le contrôle. Elle le
craint d’autant plus qu’elle y aspire férocement.
Pourtant
que faire. Llouvena doit retourner à ses chères études,
et Katiousha n’a rien maintenant que le docteur est mort. Katiousha
est seule dans la ville attirante et effrayante, elle ne survivra
pas. Pire. Elle pourrait libérer la bête, au vu et au su
de tous, et se faire abattre, ou capturer, pour finir dans un
hôpital, sans le Docteur Illyieshko, sans Llouvana. Sans
Jaroslav.
Faute
de choix, elle finit par accepter de prendre le risque. Décision.
Initiative.
Volonté.
Résurrection.
Le
principal contact de Llouvena est une shaman du nom de Petroshka, la
seule femme dans cette attribution. Son visage n’est que rides,
éclairé de deux yeux aussi perçants que joyeux
et d’une bouche oscillant entre sourire et grimace. Elle saute de
joie en voyant Llouvena descendre du tout-terrain. Elle se fige en
voyant Katiousha descendre du tout-terrain. Elle se met à
tanguer d’un pied sur l’autre. Elle finit par hululer sourdement,
le visage tourné vers le ciel.
Ça
fait très peur à Katiousha. Katiousha a peur d’avoir
été reconnue en tant que loup et d’être
renvoyée parmi les siens. Ça fascine aussi Katiousha.
Comment la vieille femme peut-elle savoir. Llouvena l’a assuré,
durant le long trajet, que personne ne serait mis au courant de ses
origines. Elle sait qu’elle peut lui faire confiance. Alors
comment.
Finalement,
la shaman fige entre ses rides un vaste sourire et embrasse les deux
femmes d’une seule étreinte parfumée au feu de bois.
Ça fait encore plus peur à Katiousha. Elle broie la
main de Llouvena pour se rassurer.
Après,
Petrochka pérore dans un dialecte incompréhensible en
les guidant vers sa yourte. Llouvena oscille la tête de temps à
autres ou lui répond en russe. Faute de mieux, Katiousha
observe.
L’immensité
du paysage, ouvert à perte de vue malgré monts et
collines au loin. L’arrondi de l’abri, rudimentaire apparemment,
méticuleusement organisé à mesure qu’on se
rapproche. Les tentes modernes de l’équipe scientifique,
plus loin, qui passeront après les retrouvailles avec
Petroshka. La pureté du ciel magnifiée par la valse
entre le soleil et la lune.
Et
là, au milieu de nulle part, loin de ses attaches, loin de ses
repères, fragile, Katiousha se sent à sa place. Chez
elle. Comme elle ne l’a plus été depuis que les
chasseurs l’ont trouvée. Libre.
Vivante.
Forte.
Grandie.









